Novembre 2005, à l’occasion d’une visite de famille dans la région de Blaye, ma sœur me signale un cheval en mauvais état à l’attache. Je veux impérativement me rendre sur place.
Je pars avec ma sœur et ma fille, c’est l’hiver, il fait froid, l’humidité et le vent nous glacent le sang. La campagne a pourtant du charme dans cette ambiance de « Grand Meaulnes ».
La voiture se rapproche et on cherche du regard l’animal. Il devrait être là, c’était le cas la veille encore. Ça y est, je le distingue au fond d’un pré non clôturé au bord d’une petite départementale. Nous descendons du véhicule les bras chargés de pain dur avec des granulés pour équidés. Je me rapproche d‘un pas décidé, le cœur battant caméra au poing. Ma sœur m’avait décrit un cheval ayant un membre fracturé et vivant à l’attache sans abri. Aucun doute, l’animal porte l’encolure basse et ne m’a toujours pas vu. A quelques mètres de lui, je fais des claquements de langue pour le prévenir de notre présence. Soudain il se redresse face à moi, les oreilles en avant. Je vois et j’entends la lourde chaîne qui le retient se soulever en même temps. La pluie a dessiné sur son corps frêle des marbrures foncées faisant ressortir ses cotes indiquant son état de malnutrition. Je croise aussitôt son regard sombre qui le rend si triste. Mon rythme cardiaque s’accélère, je n’en crois pas mes yeux en effet son antérieur droit est bien mal en point. Avec quelques mètres de chaîne, sans point d’eau à disposition je ne peux que constater qu’il s’agit bien d’un cas de maltraitance suite à une négligence extrême.
Je ralentis pour ne pas l’effrayer, il semble si doux et n’a aucune intention de se révolter, il n’en a pas la possibilité d’ailleurs. J’approche ma main pour caresser son chanfrein humide. Des petits clignements de paupière me confirment qu’il va m’accorder de suite sa confiance. Ma main descend le long de son encolure puis suis son coude et son genou. Là je touche sa blessure. Le canon est cassé net et la corne de son sabot long de plus de 25 cm m’indique qu’il est ainsi depuis fort longtemps. En temps normal j’aurais dû m’effondrer en larmes mais la colère et la révolte prennent le dessus. Je ne sais pourquoi j’éprouve aussitôt le besoin de lui faire une promesse au creux de l’oreille : « je vais te sortir de là, je te le promets ». Durant une demi-heure nous allons le couvrir de caresses, le frictionner, lui donner les granulés et le pain dur qu’il va dévorer avec joie. Il faut agir vite, je prends des photos sous toutes les coutures, ma sœur et ma fille n’ont pas dit un mot et moi-même je reste sous le choc. Nous prenons notre courage à deux mains car il faut laisser l’animal à son triste sort. Je décide de me rendre à la gendarmerie porter plainte pour mauvais traitements et acte de cruauté. Il y a une procédure à suivre pour soustraire ce cheval à ses geôliers et cela passera par les autorités.
A la gendarmerie, l’accueil est plutôt glacial et les forces de l’ordre se demandent pourquoi nous venons les embêter avec « une histoire de cheval ». Ils ont d’autres priorités...
J’insiste et obtiens de déposer plainte. Tout le monde dans la région connaît l’animal et l’état dans lequel il se trouve.
De retour à Paris, je confie le dossier au service juridique de la SPA. qui va obtenir des propriétaires de « Justin », (c’est ainsi qu’il se nomme), qu’ils le cèdent à l’association moyennant le retrait de ma plainte. Ils stipuleront sur le contrat de cession : « nous avons apporté de l’amour à notre cheval et les soins que nous pensions lui suffire ». Cette phrase en dit long sur leur notion de l’amour.
La vétérinaire présente lors du transfert du cheval préconise l’abattage dans les plus brefs délais. Inquiète, je convoque un second vétérinaire équin pour confirmer ou pas cette décision. « Justin est handicapé et même s’il est gêné, il ne souffre plus de sa blessure vieille de huit ans ». La SPA a pris en charge tous les frais vétérinaires nécessaires à Justin dont sa castration et la reprise de ses sabots par un orthopédiste équin sous anesthésie générale.
Aujourd’hui, Justin vit heureux auprès de ces nouvelles copines, Pâquerette et Nana dans un pré clôturé mais libre de ses mouvements. Il est surveillé de très près par Eugénie qui en me signalant son cas, vient de lui offrir un nouveau destin.
VPSJ